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Feu

Pour quelle raison Prométhée a-t-il été condamné à se faire dévorer le foie chaque jour par un aigle du Caucase – lequel foie repousse chaque nuit ? Pour avoir dérobé aux dieux de l’Olympe le feu ! Mais si le châtiment peut sembler sévère – il s’agissait après tout de rattraper l’incurie de son frère Epiméthée, qui n’avait rien donné aux hommes pour se défendre – c’est bien parce qu’il a osé voler les dieux qu’il est puni, et non pour avoir offert le feu aux hommes.

Mais le plus surprenant, dans tout cela, c’est de voir comment les légendes autour du feu ont fait couler beaucoup d’encre, dans le monde entier et de tout temps. Avec James George Frazer (Mythes sur l’origine du feu, 1930), on découvre que, partout autour du monde, les hommes ont essayé d’expliquer comment leurs ancêtres ont conquis le feu, ont appris à vivre avec… Avec lui, on peut explorer la façon dont nos ancêtres expliquaient l’origine du feu en Europe – avec un focus sur la Grèce Antique -, en Amérique du Nord, en Amérique Centrale, en Amérique du Sud, en Inde, en Afrique, en Asie, à Madagascar, en Indonésie et, au travers de plusieurs chapitres, en Océanie – en Tasmanie, en Mélanésie, en Polynésie, en Australie.

Mais vous êtes sans doute quelques-uns, comme moi, à ne pas connaître Frazer. Né en 1854, mort en 1941, il était anthropologue, et, le premier, a constitué un inventaire des  mythes et des rites du monde entier. Ses travaux, publiés en 12 volumes sous le titre du Rameau d’or, entre 1911 et 1915, ont fondé l’anthropologie religieuse et la mythologie comparée. S’ils ont été critiqués, par exemple par Wittgenstein (on pourra se reporter, à ce propos, à l’article de Jacques Bouveresse, « Wittgenstein critique de Frazer », paru en 2000 dans le numéro 23 de la revue Agone, consultable en ligne), ils ont aussi servi de base à de nombreux anthropologues, philosophes et psychanalystes, comme Claude Lévi-Strauss ou Freud, et sont encore un gisement pour les spécialistes de ces disciplines.

Pour revenir à son travail sur le feu, la théorie de James Frazer est que ces mythes et récits illustrent trois temps de la naissance de l’Humanité : un temps sans le feu – dont Frazer dit lui-même qu’il est probable qu’il soit uniquement mythique, aucune tribu existante ou connue ne vivant sans feu, aussi reculée soit-elle -, un temps durant lequel les hommes apprennent à utiliser le feu, notamment pour cuire leurs aliments, mais sans maîtriser le moyen de l’allumer – et donc en restant à la merci de sa perte, ou des hasards de son apparition -, et enfin un temps à partir duquel l’homme peut, à volonté, avec diverses techniques, créer le feu.

On retrouve régulièrement, comme le signalent Jean Chevalier et Alain Gheerbrandt (Dictionnaire des symboles, Éditions Robert Laffont, 1982), une distinction entre cinq types de feu : le feu du monde terrestre (feu ordinaire), le feu intermédiaire (la foudre) et le feu céleste (le soleil), le feu d’absorption et le feu de destruction. Ils donnent l’exemple de la doctrine hindoue, qui distingue un premier aspect d’Agni, Indra, Sûrya, Vaishvanara, et un deuxième aspect d’Agni.

Il est associé à des rites de purification : la fête de Beltaine – le feu de Bel -, dans la tradition celtique, consiste à allumer de grands feux, entre lesquels on fait passer le bétail pour le protéger des épidémies, est ainsi caractéristique de ce que l’on trouve dans de nombreuses cultures agraires. Les feux de la Saint-Jean en sont la trace : issus des fêtes antiques du solstice d’été, qui était l’occasion de bénir les moissons. Ainsi, lorsque le feu est obtenu par percussion, il peut alors s’apparenter à l’éclair, à la flèche, et possède alors cette valeur de purification et d’illumination.

Mais le feu est également un symbole sexuel, probablement en lien avec la première technique par laquelle les hommes ont appris à se procurer le feu, par frottement et va-et-vient, que de nombreux auteurs associent à une image de l’acte sexuel (Germaine Dierterlen, Mircéa Éliade, Gaston Bacherlard…). Et ce serait la raison pour laquelle, dans de nombreuses légendes, le feu aurait son « lieu naturel » dans la queue d’un animal.

En revanche, le feu a également un aspect négatif, parce qu’il dévore et détruit, parce que sa fumée obscurcit et étouffe. Ainsi, le feu est-il associé à la passion, au châtiment, à la guerre. Paul Diel propose une interprétation analytique selon laquelle le feu terrestre symbolise l’intellect, dont la flamme qui monte vers le ciel marque l’aspiration spirituelle, mais qui, lorsqu’elle vacille, souligne sa fragilité et sa capacité à « figurer l’intellect en tant qu’oublieux de l’esprit ».

Enfin, on ne peut pas terminer ce survol sans évoquer la façon dont les mythes et légendes scandinaves évoquent le phénomène lumineux à l’origine des aurores boréales, en lien, parfois, avec les éclairs ou le feu. Pour les vikings, Odin, le plus grand des dieux et le souverain d’Asgard, se prépare pour le Ragnarök, bataille finale. Ainsi, lors de toutes les batailles, il était censé choisir les meilleurs guerriers, qui devaient mourir pour le rejoindre au Valhalla, charge étant donnée aux Valkyries, vierges guerrières en armure, de les y mener. Les aurores boréales, pour les vikings, étaient le reflet des armures des Valkyries. En Finlande, les aurores boréales sont appelées revontulets, ce qui signifie « renards de feu ».

Le feu dans nos lectures

Plus encore que d’habitude, nous n’allons prétendre à aucune exhaustivité ici. Pourquoi ? Tout simplement parce que Gaston Bachelard, l’un des pionniers des études sur le feu et la flamme l’a lui même signalé : « Pour étudier la flamme, en suivant, en littérature, toutes les métaphores qu’elle suggère, un gros livre n’y suffirait pas » (Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, Quadrige/PUF, 1961, p. 15). Le même rappelle toute l’ambivalence du feu, en soulignant qu’il désigne à la fois « le bien et le mal. Il brille au Paradis. Il brûle à l’Enfer » (Gaston Bachelard, La psychanalyse du feu, Gallimard, 1938, p. 23).

Karin Becker, s’appuyant sur ses travaux, propose dans son article « La symbolique du feu et de la flamme dans la littérature » (Linguae, 2016, n°1, pp. 9-28, consultable en ligne) une synthèse des divers symboles et des grands auteurs qui les ont mobilisés. Ainsi, le feu peut être le symbole d’une puissance divine, comme on le voit, dans la mythologie gréco-romaine, avec Zeus/Jupiter (la foudre), Apollon/Phébus (le char du Soleil) et Hephaistos/Vulcain (forgeron souterrain), et les nombreux mythes qui les mettent en scène, avec par exemple Phaéton qui, conduisant le char du soleil habituellement mené par son père, tombe et met le feu au monde, ou Icare, dans les versions d’Ovide, de Baudelaire, de Rilke… Dans la Bible également, on retrouve les flammes comme marque de la puissance divine, dans l’épisode, par exemple, du buisson ardent. Victor Hugo, pour sa part, souligne ironiquement que, dans de nombreuses religions, l’enfer est marqué par le feu, signe, peut-être, que « Dieu est né rôtisseur »…

Mais l’utilisation du feu par l’homme émancipe ce dernier du ciel. Prométhée, ou Ulysse battant le cyclope Polyphème sont des mythes qui montrent le triomphe de l’homme civilisé sur la nature sauvage. Gaston Bachelard, encore, le signale : les auteurs qui ont réemployé le mythe de Prométhée se comptent par centaines, d’Eschyle à Gide…

Le feu qui purifie, là encore, est une figure récurrente. Dans l’enseignement chrétien, le feu du Purgatoire, mis en scène, par exemple, par Dante, purifie l’âme du pêcheur, se distinguant en cela du feu de l’Enfer, qui est une torture éternelle.

Le feu est également symbole de raison et de créativité. Les langues de feu de la Pentecôte, image du Saint-Esprit, apportent aux hommes la révélation. Cette nature révélatrice du feu se retrouve, dit Karin Becker, chez Enrik Ibsen, par exemple, dans Une maison de poupée ou Les revenants.

Le lien entre le feu et les passions, les émotions violentes, est également régulièrement employé dans la littérature. Il s’agirait, d’après les spécialistes, de ce qui reste dans notre inconscient de la théorie hippocratique qui associe à chaque élément – l’eau, la terre, le feu et l’air – une humeur, le feu étant lié à la « bile jaune » (colera, en latin). Associé à la dimension sexuelle du feu évoquée précédemment, le lien devient évident. Karin Becker, en s’appuyant sur les travaux de François Laroque (« Le feu et ses représentations dans Roméo et Juliette de Shakespeare », Valentin et Petizon (dir.), 2013, pp. 89-104), signale l’abondance d’images dans cette pièce faisant référence au feu, aux éclairs… Dans Médée, dans Phèdre – chez Racine, l’amour incestueux de cette dernière pour Hippolyte est appelée « flamme funeste » -, la passion amoureuse est décrite comme un feu… et jusque dans le titre d’un feuilleton américain, Les feux de l’amour !

On le voit, la littérature, à toutes les époques, abonde en références au feu, à la flamme, au soleil, aux éclairs…

Sans surprise, l’œuvre de Tolkien nous propose de nombreuses références au feu et aux éclairs, avec les dragons, naturellement – Glaurung, le premier, Ancalagon le Noir, Smaug le Doré, notamment – crachent du feu ; leur souffle, pour les plus puissants, est capable de fondre les anneaux de pouvoir, mais pas l’Anneau unique… que seules les flammes de la Montagne du Destin peuvent détruire. On peut également penser au Balrog, esprit du feu, que Gandalf appelle Flamme d’Udûn. C’est également sur un bûcher purificateur que Denethor, l’intendant du Gondor, devenu fou, veut jeter le corps de son fils, Faramir… Sans rentrer dans les détails, on voit bien que le feu est présent, et dans Bilbo le hobbit, et dans Le seigneur des anneaux.

On retrouve ces figures dans de nombreux livres rattachés au genre médiéval-fantastique : Le trône de fer, bien sûr – avec les dragons, mais également la femme rouge, clairement symbole sexuel, ou le feu grégeois -, mais aussi dans L’arcane des épées, de Tad Williams, ou encore La roue du temps, de Robert Jordan.

Le feu purificateur, c’est aussi le feu tel que pouvaient le concevoir les inquisiteurs, comme Lucas Sinodeo, dans la série de Fabien Cerutti, Le bâtard de Kosigan (pour consulter la chronique du premier tome), ou Nicolas Eymerich, dans celle de Valerio Evangelisti. N’oublions pas, également, en bandes-dessinées, Les guerriers de dieu (premier tome là),  qui met en scène les guerres de religion en France, ou encore l’excellente série Shi (premier tome ici !).

On peut également penser à ces livres qui font référence à la conquête du feu par l’homme, à la Préhistoire. Le premier qui vient en tête est sans doute La guerre du feu, de J.-H. Rosny aîné, mais n’oublions pas non plus la série de Michelle Paver, Chroniques des temps obscurs (Frère de loup et Fils de l’eau ont déjà fait l’objet d’une chronique), ou l’hilarante série de bandes-dessinées, Silex and the city (on commencera ici avec le tome 1).

Enfin, le feu purificateur apparait également dans un tout autre genre littéraire, dans lequel des zombies envahissent la planète. En effet, le feu permet de les détruire, d’éviter qu’ils ne « survivent ». Dans le genre, on peut se rappeler de Les faucheurs sont les anges, d’Alden Bell, mais il y en a bien d’autres, évidemment !

Alors n’hésitez pas : signalez tous les oublis en commentaire !

2 réflexions au sujet de “Feu”

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