Aventures, Drame, Roman

Les accords silencieux

Chronique de Les accords silencieux, de Marie-Diane Meissirel.

« Sur la pointe des pieds, je me suis glissée à ses côtés, me suis mise au piano voisin et ai repris avec lui les notes de l’Adagio de Bach, le seul morceau qu’il joue. Nous l’avons interprété à l’unisson à plusieurs reprises sans échanger ni regards ni paroles. Je devinais dans le jeu de mon père, derrière ces notes si familières, une douleur profonde. »

Marie-Diane Meissirel, Les accords silencieux, Éditions Les Escales, 2022, p. 67.

Motivations initiales

Sur Instagram, un post. Les éditions Les Escales proposent une lecture commune d’un livre construit « autour d’un Steinway qui a traversé le XXe siècle », et qui raconte « les destins croisés de deux femmes que tout sépare ». Banco, nous postulons, nous sommes retenus, et voilà donc entre os mains Les accords silencieux, de Marie-Diane Meissirel.

Synopsis

À New-York, en 1937, Tillie Schultz assume l’héritage familial : issue d’une famille d’origine allemande, ils pratiquent tous la musique, et son père et son grand-père travaillent pour la branche américaine de Steinway, dans le saint des saint, le « basement » du Steinway Hall, où les plus grands concertistes viennent choisir leur piano. Elle-même vient d’entrer dans l’entreprise, alors que son frère jumeau, Joseph, se destine à devenir musicien. Mais c’est sans compter avec la guerre qui s’apprête à éclater en Europe, et qui bouscule bien des destins.

À peu près au même moment – en 1936 -, à l’autre bout du monde – Shangai -, Mei voit son fils, Vince, s’embarquer pour les États-Unis. Il part faire ses études à Harvard. Ici aussi, la guerre couve, qui verra s’opposer troupes chinoises et japonaises, brisant au passage bien des existences.

Des fils se nouent, se dénouent… au gré des histoires et de l’Histoire… avec pour témoin(s) ce Steinway et d’autres instruments de musique – un erhu, par exemple -, mais plus largement, la musique et ce qu’elle dit de nous…

Avis

Ces derniers mois, nous avons eu à plusieurs reprises l’occasion de lire des livres qui s’attaquent à cet Everest de la littérature qui consiste à transcrire en mots, à un titre ou un autre, les émotions que transmet la musique. Opus 77, Le stradivarius de Goebbels, Berlin requiem, abordaient à leur manière cette question : au travers d’un morceau, d’un instrument, d’un chef d’orchestre, d’un interprète…

C’est en partie ce qui explique notre curiosité et notre souhait de voir comment Marie-Diane Meissirel allait, elle, traiter de ce sujet.

Et cette dimension historique est plutôt réussie, même si elle souligne à diverses reprises les lacunes que, les uns et les autres, nous pouvons avoir sur l’histoire du continent asiatique… dont nous entendons souvent parler principalement lorsque des intérêts européens sont en jeu, comme à l’occasion de la rétro-cession de Hong Kong à la Chine par le Royaume-Uni en 1997.

Sur la forme, j’avoue avoir eu par moments la sensation de m’égarer entre les personnages, et notamment les personnages asiatiques (Xia, Mei, Qiang, Shen, An, Xie, Zhu, Li, Feng… – je m’y retrouvais plus facilement entre les personnages européens, Tillie, Joseph, Gustaf, Irina), les lieux (Shanghai, Hong Kong, Baoji, Moscou, New-York), et les époques (1936-1937, 1941-1945, 1955-1965, 1971-1973, 1995, 2009, 2014-2015).

Sachant, et c’est peut-être la seule dimension sur laquelle je mettrais réellement un bémol, c’est que, y compris sur une même période, on peut se retrouver avec des allers-retours, des flash-back, qui m’ont semblé davantage troubler la lecture que l’enrichir. Mais c’est probablement lié au fait que, de manière général, j’ai en général plus de difficulté à me représenter une histoire dans le temps que dans l’espace – de même que j’ai de la difficulté à intégrer les arbres généalogiques -.

L’histoire, elle, est très belle. Traversée par deux papillons gravés dans le bois du piano. D’une musicalité qui associe douceur et mélancolie, avec les contrepoints de ces explosions de violence que les guerres des hommes provoquent toujours. Lors de ces passages où la politique et la violence brisent tout sur leur passage, jusqu’à vouloir éradiquer la musique considérée comme trop occidentale, détruisant des instruments, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à cette chanson de Bernard Lavilliers, dans laquelle il disait que « la musique parfois a des accords majeurs, qui font rire les enfants mais pas les dictateurs ».

Revenons également un instant sur ce titre, Les accords silencieux. Sachant qu’un Steinway se trouve au cœur de l’histoire, on est tenté de ne voir dans ces « accords » que leur dimension musicale. Mais ce livre met également en scène toute l’incommunicabilité des sentiments, comme en témoigne la citation choisie pour ouvrir cette chronique : percevoir sans parler, exprimer sans dire… Ce que l’on ne sait pas exprimer en mots, parfois – et qui peut être l’accord tacite et silencieux entre deux personnes, entre deux âmes -, on parvient parfois à le dire en musique. Les accords de la musique peuvent alors se substituer aux mots pour dire un accord silencieux, qui ne sait pas se dire, si j’ose l’exprimer ainsi. Ce livre est donc aussi une mise en abime, tentative de dire en mots des sentiments que la musique exprime en émotions parce qu’il n’a pas été possible de les formuler…

Le livre, enfin, se conclue sur une lettre. D’amour. Un modèle du genre. Qui dit en mots écrits ce que l’un des personnages n’a pas su dire en mots prononcés. Et qui, par une pirouette de l’auteure, bien qu’écrite en 1945, n’est lue qu’en 2015, comme si, bien qu’ils aient été écrits, ces mots ne pouvaient pas être lus, du moins pas ici, pas maintenant, parce qu’ils sont de l’ordre de l’indicible… Il serait étonnant que cela soit un hasard dans cette histoire…

Pour profiter pleinement de la magie de ce livre, n’hésitez pas à le lire en écoutant la play-list des morceaux choisis par Marie-Diane Meissirel. Que vous soyez sensibles à la musique ou aux mots, vous mettrez ainsi toutes les chances de votre côté !

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