« Il y eut un instant où la gare entière parut faire silence, puis la foule se referma sur Gilbert, sans que les gendarmes puissent intervenir, sans que les travailleurs du STO, qui avaient ri à ses boutades, ne bougent d’un centimètre. Ils le regardèrent se faire écarteler par les furies. Elles lui arrachèrent ses vêtements tandis que les coups pleuvaient sur son crâne. Il se retrouva nu comme un ver et la tête en sang, sans que l’on sache qui lui avait infligé la blessure. Dans ses yeux, au-delà de la panique, se lisait la pet absolue, celle qui change un individu à jamais, celle qui lui fait raser les murs jusqu’au jour de sa mort. »
Alexis Ragougneau, Niels, Éditions Points, 2019, p. 74-75.
Catégorie : Roman
La femme qui ne vieillissait pas
« Mais d’abord et avec un indicible plaisir, je vais jeter tout ce qui encombre le rebord du lavabo ; les crèmes anti-âge, antirides, liftantes, reliftantes, repulpantes, gainantes, les sérums contour des yeux, contour des lèvres, je vais tout jeter, sauf mes crèmes hydratantes et solaire, la base, dit Odette, la base, sans quoi tu es morte. »
Grégoire Delacourt, La femme qui ne vieillissait pas, Le Livre de Poche, 2019, p. 107.
Gare à Lou !
« Chef, il y a dans mon secteur une petite fille qui a un drôle de pouvoir. Dès qu’elle veut du mal à quelqu’un ça se produit. Je l’ai vue, d’un souhait, métamorphoser les roues de la Ferrari d’un malotru en celle d’un vélo. D’un désir, elle a fait chuter du ciel une bouse d’éléphante sur des voleurs à la tire… »
Jean Teulé, Gare à Lou !, Éditions Julliard, 2019, p. 31.
37 fois
« Il assaisonnera alors les petits légumes de vinaigrette citronnée. Puis il disposera quelques pousses de pois gourmands dans chaque assiette avant d’éparpiller le reste des éléments de manière faussement aléatoire. Quand Patrick compose une salade, il a toujours l’impression d’être Jackson Pollock laissant goutter son pinceau sur la toile. »
Christopher J. Yates, 37 fois, le cherche-midi éditeur, 2019, p. 53.
L’argent ne fait pas le bonheur, les luwaks si
« Après un rapide dîner avalé dans un état d’exaltation paroxystique, il sortit d’un tiroir une épaisse pochette cartonnée sur laquelle il inscrivit avec le même marqueur rouge ce mot qu’il répétait avec délectation : LUWAK. Il y rangea ses notes ainsi qu’une photographie glanée sur la toile représentant un drôle d’animal, une sorte de putois aux yeux ronds, pourvu d’un pelage noir intense, posé sur la branche d’un caféier. »
Pierre Derbré, L’argent ne fait pas le bonheur, les luwaks si, Éditions Points, 2019, p. 129.
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Treize jours
« Il a fallu une heure pour me faire sortir de la remise. Michael et Glen et des amis de la famille avaient passé toute la nuit à me chercher. C’était Michael qui m’avait suivie, mais dans ma terreur je n’entendais que le commandant. Je suis restée pelotonnée dans ce recoin, à hurler, tandis que les hommes essayaient de m’approcher. C’était trop, se retrouver de nouveau dans une cage si petite, avec autant d’hommes regroupés autour de moi. Alors quelqu’un est allé chercher Lorraine. Elle a fait sortir les hommes et elle a fermé la porte. Nous n’étions plus que nous deux. Elle s’est agenouillée à côté de moi, elle a retiré mes bras d’au-dessus de ma tête. « Allons, allons », a-t-elle dit en détachant prudemment mes doigts de la cisaille. Elle m’a gentiment pris les mains. Elle m’a dit mon nom, et que j’avais un mari et un fils qui m’attendaient. Elle m’a dit que j’étais en sécurité et que j’étais aimée. Elle a répété ces choses encore et encore jusqu’à ce que je sois capable des les croire. »
Roxane Gay, Treize jours, Éditions Points, 2019, p. 356.
Une ville à cœur ouvert
« Dans la rue Akademicka, il y avait un café, le Sniégourochka, « la fille des neiges », composé de deux salles identiques dans deux immeubles mitoyens, où travaillaient des jumelles monozygotes aux cheveux violets. Elles servaient dans des soucoupes en métal les fameuses glaces plombières à la crème fraîche auxquelles on pouvait ajouter, selon son envie, de la confiture, du chocolat ou des noisettes. »
Zanna Sloniowska, Une ville à coeur ouvert, Éditions Points, 2019, p. 75.
Le bruit et la mémoire
« Je me souviens de ma mère. Elle était attentive la plupart du temps. Pourtant toutes ses pensées ne nous appartenaient pas. Elle avait comme des absences ou des présences à un monde inconnu de nous, ses enfants. »
Florence Dalbes-Gleyzes, Le bruit et la mémoire, Les Éditions Chum, 2018, p. 135.
L’or du chemin
« Tu sais, moi aussi, il m’arrive de parler à ma petite femme morte. Et tu sais ce qu’elle me dit ? « Sois heureux comme j’aimerais que tu sois heureux si j’étais là. Aime la vie, ton travail et le bon vin comme j’aimerais les aimer avec toi et donne-les à aimer autour de toi. » Ta Léonora aurait sans doute des mots plus raffinés, mais je suis sûr qu’elle pense pareil. »
Pauline de Préval, L’or du chemin, Éditions Albin Michel, 2019, p. 122.
Le triomphe de Thomas Zins
« … il n’envisage pas de vivre plus longtemps sans posséder la fameuse pièce d’identité qui autorise un adulte à s’asseoir au volant d’un véhicule automobile, puis à tourner la clé de contact pour démarrer le moteur avant de desserrer le frein à main, d’appuyer sur la pédale de débrayage, d’enclencher la première vitesse, puis d’exercer une légère pression du pied droit sur l’accélérateur tandis que du gauche on embraye, série d’opérations grâce à quoi l’on conduit sur la route une voiture d’un point à un autre… »
Matthieu Jung, Le triomphe de Thomas Zins, Éditions Points, 2018, p. 807.
