Fantastiques

Quinzinzinzili

« C’est alors que j’entrevis la vérité, qui m’est apparue de plus en plus clairement depuis, et dans toute son horreur, mais que pourtant je n’embrasserai jamais dans son entier ni dans tous ses détails. Le désastre est trop vaste pour un pauvre cerveau d’homme. »

Régis Messac, Quinzinzinzili, Editions de la Table Ronde, 2017, p. 70.

Motivations initiales

La première maison d’édition qui nous accorde sa confiance, ce sont les Éditions de la Table Ronde. Et dans le choix de livres qui nous était proposé, un nom bizarre : Quinzinzinzili. Alors, forcément, j’ai regardé de plus près…

Synopsis

Quinzinzinzili est une réédition. Publié, à l’origine, par La Fenêtre ouverte en 1935, ce livre est quasiment oublié pendant plusieurs années. Ce n’est que grâce à l’insistance du fils de l’auteur qu’il est redécouvert et réédité, en 2007, par l’Arbre Vengeur. Et, en 2017, par Les Éditions de la Table Ronde.

L’auteur… sa vie est un roman à lui tout seul, mais ce sera sans doute l’objet d’un article séparé (teasing !). Juste pour vous mettre en appétit, Régis Messac, né à la fin du XIXe siècle, mobilisé en août 1914, est atteint en pleine tête par une balle en décembre. Trépané, il survit. Il est peu douteux que cela ait contribué à renforcer sa vocation de pacifiste, tout son engagement en est imprégné. Il est aussi anarchiste, libertaire, non-violent, anti-militariste : en un mot, humaniste. Il obtient son agrégation de lettres en 1922, enseigne un an à Auch avant de partir à l’étranger, à Glasgow, puis à l’Université McGill, à Montréal. C’est probablement là-bas qu’il découvre le roman policier – qui n’est alors même pas considéré comme un style mineur, en France -, et la science-fiction. Il les ramène dans ses bagages, et est le premier à faire entrer le roman policier à l’université, en lui consacrant sa thèse en 1929 (Le « Detective Novel » et l’influence de la pensée scientifique). Pratiquement dans la foulée, il publie cette première dystopie écrite en français, Quinzinzinzili, en 1935, l’un des premiers ouvrages publiés dans la collection qu’il crée, Les Hypermondes.

Dystopie, dystopie… rappelez-moi ce que c’est ? Une dystopie, ou contre-utopie, consiste à décrire une société dont l’organisation aboutit inéluctablement au pire. Et le contexte de l’époque permet de comprendre le pessimisme de notre auteur pacifiste : la montée en puissance vers la Seconde Guerre mondiale est lancée… Une guerre dont Régis Messac sera finalement la victime : résistant, il est dénoncé et déporté en 1943 (il fait partie des Nacht und Nebel franzosen). Sa trace disparaît en 1945, peut-être lors de l’une des « marches de la mort », quelque part entre Gross-Rosen, Dora et Bergen-Belsen.

Mais revenons au livre lui-même. Le narrateur, Gérard Dumaurier, est un observateur, un témoin. Dans un monde qui avance vers la guerre – une dizaine de pages, au début du livre, constituent une analyse géostratégique des grands enjeux du moment, tout en posant le décor du roman -, il devient précepteur des deux fils d’un noble anglais, Ratbert et Charles Clendennis, respectivement âgés d’environ 14 et 11 ans. Pendant une cure d’altitude destinée à renforcer la santé de Charles, ils visitent des grottes, avec un petit groupe d’enfants. Mais, pendant la visite, « un fracas formidable me redressa soudain, abasourdi ». L’entrée de la grotte est bouchée par un éboulement, qui permet au groupe de survivre : en effet, l’humanité et la plupart des animaux viennent tout simplement d’être anéantis, résultat de l’invention par Tokuko Hayashi d’un gaz lourd, isomère du protoxyde d’azote, irrespirable.

Ainsi, ne restent sur Terre qu’un adulte, Gérard Dumaurier, et un groupe d’une dizaine d’enfants. Ces derniers vont, littéralement, devoir réinventer une société… et on ne peut pas dire que le résultat soit heureux ! Comment ne pas penser ici à ce que des auteurs célèbres écriront sur une trame comparable, quelques années plus tard, comme Robert Merle, dans Malevil, ou Golding dans Sa Majesté des mouches ?

Avis

> L’avis de T

Si ce livre est un OVNI, alors que doit-on penser de Régis Messac ?

Quoi qu’il en soit, ce livre est surtout un cristal. Avec des défauts, certes, mais qui propose un prisme pour regarder notre société sous un autre jour, légèrement déformant, certes, pessimiste, certes, mais aussi tellement actuel.

Le personnage de Gérard Dumaurier est, avant toute chose, profondément agaçant. Seul adulte rescapé, on pourrait s’attendre à ce qu’il prenne les choses en main, ou au moins qu’il essaye. Bref, qu’il soit capable de se montrer responsable. Mais non, pas du tout. Tout au long du livre, il ne quitte pas sa position d’observateur, tout en se permettant de juger les enfants, qu’il décrit de façon très négative, tout juste capables de « pleurnicheries » et de « criailleries », « piaulant » et « geignant ». Visiblement, il déteste radicalement cette « poignée de galopins, ignares, ahuris, vicieux, superstitieux et peureux ». On peut d’ailleurs se demander ce que masque cette agressivité. Ne serait-ce pas de l’envie, celle de pouvoir regarder la vie juste comme elle se présente ?

Gérard Dumaurier semble à la fois incarner le scientifique, qui se met en retrait et observe, prétendant à l’objectivité par sa non-intervention, l’archiviste, qui cherche à rassembler et à préserver – mais pour qui, demande-t-il plusieurs fois – et, en tant que représentant de l’ancienne société – celle dans laquelle vit Régis Messac, celle qui, dans le livre, disparait à l’occasion de la catastrophe -, il montre que l’humanité de 1935 est loin d’être parfaite. Sa position de simple témoin, qu’il revendique pourtant, est difficilement tenable, puisqu’en même temps, Dumaurier est plongé dans la situation, dont il ne peut réellement s’abstraire. Et pourtant, comme tous les pays et leurs populations, en 1935, il regarde son monde courir à sa perte sans réagir ! Enfin, l’attitude de Dumaurier n’est pas sans rappeler la façon dont certains explorateurs regardaient avec dédain des populations considérées comme attardées.

On le comprend rapidement, l’objet du livre n’est pas de nous faire vivre l’aventure de ces survivants. Les descriptions restent sommaires, la psychologie des différents personnages n’est pas approfondie. Le sujet est ailleurs… et d’une modernité redoutable !

En effet, que font ces enfants, dès leur sortie du carcan qui était le leur dans la société ? Ils commencent par inventer une religion, autour d’un dieu, Quinzinzinzili, transcription libre de la deuxième ligne du Notre Père (dans sa version latine) : « Qui es in caelis » (Qui êtes aux cieux). Ainsi, le premier réflexe du groupe, pour se rassurer, est de se rassembler autour d’incantations à destination de forces extérieures, invisibles, et, visiblement, absentes. Plus loin dans le livre, Quinzinzinzili se manifeste au travers de deux miracles qui n’en sont pas : les enfants lui attribuent le déclenchement du fusil qui permet de tuer le loup, et la résurrection de l’un d’entre eux, qui a seulement eu la chance de tomber d’une falaise sur des draps tendus avant la catastrophe, et qui amortissent sa chute.

En parallèle, ils inventent collectivement un langage, par déformation des mots qu’ils entendaient mais ne comprenaient pas, à commencer par leur nom. Et qui dit langage dit groupe, ensemble. Pour survivre, ils doivent faire corps : c’est pour répondre à cette nécessité vitale qu’ils collaborent.

Mais cette cohérence initiale vole rapidement en éclat. Le troisième « objet » social que réinventent ces enfants, c’est la violence, le meurtre et la guerre. Leur subsistance à peine assurée, il est temps de se battre pour prendre le pouvoir. Et c’est ici que l’un des personnages, celui d’Ilayne, la seule fille du groupe, prend toute sa place. Elle comprend très rapidement le pouvoir que lui donne sa rareté. Alors même qu’elle ne mesure pas à quel point la survie de l’humanité dépend d’elle, elle perçoit rapidement à quel point sa sexualité peut devenir un enjeu central pour les membres du groupe, dont elle peut tirer profit… et elle ne s’en prive pas !

Le constat de Régis Messac peut sembler terriblement pessimiste : livrés à eux mêmes, les enfants se rassurent avec la religion, créent une langue, véhicule commun de leurs besoins, mais se déchirent dans la violence, et sont aisément manipulables si l’on joue avec leurs appétits charnels. Mais qui peut dire que ce constat n’est pas d’abord et avant tout terriblement réaliste ? Qui n’y retrouve pas certains épisodes vécus ?

Une lecture au premier degré de ce livre serait sans doute décevante. Mais elle constitue surtout une formidable occasion de réflexion sur des questions universelles, comme, par exemple : qu’est-ce donc qu’être un humain ? On peut également y trouver un contre-point aux réflexions des penseurs du XVIIIe, Rousseau, Montesquieu, Rousseau, Hobbes, Locke… qui s’interrogeaient sur l’existence d’un « état de nature », sur l’importance d’un « contrat social », sur les modes possibles d’organisation sociale…

Enfin, on peut voir dans ce livre une réflexion sur la vanité de l’homme, qui veut toujours croire que ses choix sont importants pour l’humanité, pour la Terre, pour les siècles à venir. Qu’ils soient importants individuellement, c’est évidemment indéniable, mais quelle prétention de vouloir croire que nos décisions ont une quelconque importance au-delà de nous-mêmes ! Et peut-être Gérard Dumaurier porte-t-il ce message que, finalement, rien n’est réellement important. Qu’il agisse ou qu’il n’agisse pas, qu’il se débatte ou ne se débatte pas, quelle importance ? Et on peut alors conclure, avec lui :

« Oh, et puis…

Qu’est-ce que ça peut me faire ?

M’en fous. Quinzinzinzili !

Quinzinzinzili ! »

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1 réflexion au sujet de “Quinzinzinzili”

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