Bandes dessinées, Erotiques, Historiques

Une histoire du sexe

« S’il existait à l’origine une dominance naturelle des mâles héritée de nos racines primates, notamment pour l’accès àla nourriture, se met maintenant en place la domination masculine qui caractérise (malheureusement) l’ensemble de l’humanité. Cette domination des mâles sur les femelles se mettra progressivement en place entre 1 million d’années et 100 000 ans, sans qu’on puisse préciser quand. »

Philippe Brenot, Laetitia Coryn, Une histoire du sexe, Éditions des Arènes, 2017, p. 20.

Motivations initiales

Les Éditions des Arènes ayant accepté de nous laisser choisir dans leur catalogue, nous avons eu envie de découvrir cette bande-dessinée qui a fait pas mal parler d’elle, et qui était présentée comme très réussie. C’était donc l’occasion de nous faire notre propre avis… Merci les Arènes !

Synopsis

L’ambition – démesurée ! – de cette bande dessinée est de retracer, en 187 pages, l’histoire de la sexualité. Une note signale, avant le démarrage, que les auteurs se « limitent », dans ce tome, à présenter une « lecture de l’évolution des mentalités dans le courant juédo-chrétien », en signalant qu’un travail comparable pourrait être réalisé pour explorer les mêmes enjeux dans le champ de l’islam, dans les traditions hindouistes, en Asie, en Afrique, en Océanie.

Chaque chapitre est consacré à une période de notre histoire : les origines, Babylone, l’Égypte ancienne, la Grèce ancienne, Rome, le Moyen Âge, la Renaissance, les Lumières, le XIXe siècle, le XXe siècle, le XXIe siècle. Un seul chapitre sort de ce schéma purement chronologique, le huitième, consacré spécifiquement à « M la maudite », entièrement consacré à la masturbation. Pourquoi ce thème-là particulièrement ? Parce que l’enjeu, ici, est de montrer en quoi il y a un enjeu qui dépasse largement l’individu, mais s’inscrit au contraire dans une dimension sociétale et politique.

La thèse des auteurs, en tout cas, est que la répression de la masturbation est en réalité un avatar d’une question bien plus vaste, celle de la place respective du masculin et du féminin dans la société. En effet, avec la découverte par De Graaf, en 1672, en Hollande, des ovules, on peut imaginer un temps que les femmes seraient les seules impliquées dans la reproduction. Ce serait leur reconnaître un pouvoir que les hommes ne sont pas prêts à leur laisser ! Aussi lorsque Leeuwenhoek découvre, en 1677, les spermatozoïdes, qu’il appelle des animalcules, certains y voient l’occasion de repositionner l’homme dans le processus. Ce sera la bataille des ovistes et des spermatistes, finalement remportée par ces derniers – il faudra attendre 1854 pour que l’on comprenne que les deux sont en réalité impliqués dans la reproduction !

C’est alors que l’Église s’empare du sujet – si vous nous passez l’expression – : c’est au XVIIIe siècle qu’apparait le premier interdit sur la masturbation. Au prix d’une lecture biaisée de la Bible, on récupère le personnage d’Onan – dont vient le terme d’onanisme -. Les protestants sont en première ligne de ce combat. Toutes les armes sont bonnes : approximations – historiques, scientifiques… -, mensonge, exagération. Et des « remèdes » sont mis au point, qui profitent d’abord à leurs inventeurs : potions, médications, emploi des sangsues, corsets anti-onanisme du Dr Lafond, ceinture de chasteté du Dr Milton, électrothérapie, chirurgie. Dans les dortoirs d’adolescents, on va jusqu’à installer des cloisons de bois pour séparer les bras du bas du corps…

Bref, une somme, résultat d’un important travail de recherche : la bibliographie utilisée par les auteurs prend tout de même trois pages !

Avis

> L’avis de T

Autant le dire tout de suite, l’ensemble est très bien fait, à la fois intéressant, surprenant, et amusant. On apprend des choses, on sourit à de nombreuses reprises, mais surtout la thèse des auteurs, le lien qu’ils font entre sexualité, pouvoir, domination masculine est effectivement convaincant.

Ils n’échappent pas, naturellement, à l’impression de redite, qu’ils signalent eux-mêmes. En effet, l’histoire a tendance, on le sait depuis longtemps, à être parfois cyclique. Aux phases de libération sexuelle ont ainsi toujours succédé des phases de puritanisme, comme si le corps social recherchait une sorte d’équilibre toujours instable. La structure purement chronologique accentue sans doute cette impression. On peut d’ailleurs se demander si essayer de donner une vision d’une sorte d’évolution – même si elle se fait parfois à rebours – n’est pas simplificateur à l’excès. Ainsi, en ne prenant qu’un exemple, il y aurait certainement matière, pour l’Égypte ancienne,à faire un tel travail, qui permettrait de retrouver, d’un pharaon à un autre, d’un règne à un autre, une série d’évolution, d’inflexions, qui ne peuvent qu’être survolées ici. Du coup, on donne l’impression, probablement partiellement « fausse » qu’en Égypte ancienne, il régnait une forme d’égalitarisme entre les sexes… alors que, probablement, d’un individu à un autre, le ressenti était différent.

Le seul chapitre que je trouve moins intéressant, c’est le dernier, pour partie prospective, pour partie fiction. Je trouve que l’histoire est suffisamment riche, sur ce sujet, pour ne pas avoir besoin d’essayer d’imaginer ce qui pourrait arriver après. Mais bon, c’est une critique bien minime, et qui ne concerne que quatre pages sur les cent quatre-vingt-sept que compte ce roman graphique !

Pour le reste, les auteurs ont su éviter les clichés faciles, et cela mérite d’être signalé. En effet, l’histoire officielle et les livres d’histoire ont retenu quelques uns de ces grands stéréotypes, remis parfois en question par les historiens. On peut citer l’image d’homosexuel longtemps collée à Henri III, alors que les historiens sont désormais d’accord pour dire qu’il s’agit très certainement d’une idée fausse.

Bref, cette bande dessinée est à la fois agréable à lire, très informée, pédagogique. Et son message sur la domination masculine est d’importance. Alors lisez et faites lire cette bande dessinée ! Gentiment érotique, elle reste néanmoins très accessible… mais peut-être certain(e)s trouveront-ils ma permissivité bien trop grande…

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