Historiques, Roman

La splendeur

Chronique de La splendeur, de Régine Detambel.

« L’homme de génie semble toujours plus compliqué que les autres parce qu’il a quelque chose à dire à propos de tout, il trouve des encyclopédies à composer dans chaque pierre du chemin et dans chaque pavé de la rue qu’il arpente. Ce qui explique les digressions, les allusions insolites, les parenthèses galopantes et les préfaces gigantesques qu’affectionne Girolamo. S’il est obscur, c’est qu’il veut dire des vérités pour lesquelles la langue humaine, même sous sa plume hautement inspirée, n’est guère équipée. »

Régine Detambel, La splendeur, Babel – Actes Sud, 2018, p. 116.

Motivations initiales

Lorsqu’en quatrième de couverture, on vous annonce un « roman biographique et méditation sur les mystères du génie créateur [autour de] la vie de Girolamo Cardano (1501 – 1576), médecin, astrologue, savant, mathématicien et inventeur », deux options se présentent. Fuir en courant, parce que ce n’est pas pour vous, ou vous laisser tenter. C’est ainsi que ce livre a rejoint la PAL d’Ô Grimoire, voilà quelques mois…

Synopsis

Régine Detambel, bibliothérapeute – prendre soin de soi par et avec les livres et les mots, mais je vous laisse creuser si le sujet vous intéresse – nous propose dans La splendeur un texte d’une folle originalité. Roman biographique, donc, au sujet d’un homme insaisissable, ce Girolamo Cardano, touche-à-tout de génie, dont Liebniz dira, cent ans plus tard, « Cardano, avec tous ses défauts, fut un grand homme. Sans ces défauts, il aurait été inégalable ».

Homme du XVIe siècle, humaniste, curieux de tout, Girolamo Cardano a toujours revendiqué avoir un « démon familier », qui lui aurait inspiré certains de ses écrits. Régine Detambel s’est donc emparée de ce démon, qui est le narrateur de cette histoire…

Avis

Ce livre est une sorte d’ovni, il ne ressemble à aucun autre qui me soit tombé sous la main. Chaque chapitre est introduit par une sorte de note, qui pourrait être de Girolamo Cardano – ou qui est peut-être adapté de sa propre autobiographie, De vita propria, parue en 1575-1576, à la toute fin de sa vie -, puis notre démon prend la parole, et nous raconte, de son point de vue, la vie folle de cet homme fou.

Il aurait pu ne jamais naître, sa mère ayant visiblement tenté de faire passer une grossesse qui ne semblait pas être un objectif en soi. À la naissance, il fallut le ranimer, et il demeura de complexion fragile toute son enfance… ce qui n’empêcha pas que son esprit le fasse très rapidement remarquer, puisque, déjà à 12 ans, il suit les enseignements du gymnase de Pavie, où il éblouit son professeur de rhétorique, et fait même renvoyer le professeur de grec, pas suffisamment capable… Naturellement, notre démon a pris part à tout cela, repérant ses capacités avant même sa naissance, favorisant sa survie, contribuant à ce qu’un livre d’Apulée – dans lequel il apprendra seul à lire le latin – lui tombe entre les mains à 8 ans…

C’est le même démon qui fait en sorte que la prédiction de Cardano sur sa propre mort, prévue pour l’année de ses 45 ans, ne se réalise pas : il faut laisser davantage de temps à ce pur génie !

Et, en effet, parmi toutes les choses qui peuvent paraître insensées dans ce qu’a pu dire et écrire Girolamo Cardano, il reste d’innombrables découvertes brillantes. Sans en être forcément l’inventeur, il a participé à la mise au point des méthodes de résolution des équations du troisième et du quatrième degré, qui ont permis l’émergence des nombres complexes ; son nom reste associé à une méthode de stéganographie ; il a proposé plusieurs améliorations en physique, en optique, il a eu l’intuition que les atomes devaient être composés de particules plus petites ; on lui doit le premier livre consacré au calcul des probabilités.

Mais, et Régine Detambel le rappelle sous diverses formes, il reste aussi un homme de ce XVIe siècle qui laisse encore une large à l’astrologie, aux prophéties, aux forces occultes. Ainsi, puisqu’il touche à tout, il passe d’un sujet à un autre. Mais selon un plan bien précis : le lundi – jour dont le nom est dérivé de Lune -, il travaille sur les matières en lien avec la Lune, comme les pierres et les métaux ; le mercredi, jour dédié à Mercure, il s’intéresse aux fruits, aux plantes, aux animaux ; « les poudres, vapeurs et odeurs dépendent de Vénus, il se penche sur la pharmacie le vendredi ; les mots, les chants, les sons relèvent du Soleil, il les dissèquent le dimanche », écrit l’auteure (p. 119) !

La seule chose qu’il ne saura pas faire, c’est s’occuper de sa famille. Il néglige son épouse, est absent pour ses enfants, qui en paieront le prix fort…

Bref, vous l’aurez compris, ce personnage fantasque et brillant ne laisse pas indifférent ! Et s’il est largement oublié aujourd’hui, les plus grands de l’époque se l’arrachaient : les papes, les rois, les princes, les archevêques, nombreux sont ceux qui ont souhaité s’attacher ses services…

C’est riche, c’est truculent, c’est baroque, c’est cru. C’est au plus près de la chair, de l’humain, parfois du putride. C’est vivant !

Sans doute, ce livre risque de laisser des lecteurs sur le bord du chemin, qui ne parviendront pas à entrer dedans. Mais si vous y parvenez, vous ne serez pas déçus. Alors donnez lui une chance, il le mérite !

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