Essai, Sciences & techniques

Pour l’intersectionnalité

Chronique de Pour l’intersectionnalité, d’Éléonore Lépinard et Sarah Mazouz.

« En tout état de cause, le premier procès de l’intersectionnalité lui reproche de s’intéresser à de mauvaises identités : elle parle de race et elle parle de genre. Il semble que dans le contexte français, trop souvent encore, toute attention prêtée à ces dimensions de l’identité sociale est soupçonnée de donner lieu à l’essentialisation et à l’assignation des individus à des catégories jugées douteuses, en particulier pour les identités raciales. »

Éléonore Lépinard et Sarah Mazouz, Pour l’intersectionnalité, anamosa, 2021, p. 18.

Motivations initiales

L’intersectionnalité est un sujet que l’on voit surgir, de-ci de-là, dans le débat public, et qui cristallise bien des fantasmes… Alors, lorsqu’à l’occasion d’une opération Masse critique sur Babelio, j’ai vu apparaître ce petit livre publié aux éditions anamosa, je me suis dit que c’était l’occasion de me faire ma propre opinion !

Synopsis

Version « revue, actualisée et augmentée de l’article des autrices intitulé « Cartographie du surplomb. Ce que les résistances au concept d’intersectionnalité nous disent sur les sciences sociales en France », paru en février 2019″ dans la revue Mouvements, est-il précisé en page de garde. En six chapitres répartis en trois parties, les deux auteures proposent une défense de l’intersectionnalité, présentée par l’éditeur comme « une synthèse nécessaire, riche et argumentée, pour comprendre de quoi on parle ».

Avis

Autant le dire tout de suite, je n’ai pas trouvé dans ce livre ce que je cherchais. J’en ressors en n’ayant toujours pas compris ce qu’est cette intersectionnalité, ou, du moins, sans avoir la certitude d’avoir compris ce qui, peut-être, est évident pour les sociologues. Présenté comme un des courants du mouvement féministe, par opposition au féminisme universaliste, de quoi parle-t-on exactement ? Eh bien je ne le sais pas beaucoup plus avoir avoir refermé ce livre…

Pourtant, cela partait bien. Le premier chapitre, en forme d’introduction – ou, peut-être, l’inverse, une introduction en forme de premier chapitre -, intitulé « La force critique d’un concept se mesure à la panique qu’il suscite », semblait effectivement proposer une bonne façon d’entrer dans le sujet. Et, en effet, le fait que des résistances aussi fortes se soient fait jour semble indiquer une puissance… si tant est que la validité du concept soit établie. En effet, l’idée que la terre est plate provoque une forte résistance – au moins dans certains milieux -, mais ici ce n’est pas dû au fait que l’idée est forte, mais simplement qu’elle est fausse – à moins que l’on m’ait menti ! -. Et les auteures ne se dissimulent pas, puisque, dès ce moment, elles comparent les résistances au concept d’intersectionnalité à celles qui touchèrent, en leur temps, « la critique marxiste de l’exploitation capitaliste » ou « la découverte freudienne de l’inconscient » (p. 7). Et cette introduction se termine par l’indication de mouvements sociaux qui ont adopté l’intersectionnalité, comme Black Lives Matter, #MeToo, #NousAussi ou le Comité Vérité et Justice pour Adama (que l’on retrouve à plusieurs reprises dans le livre), liste dont les auteures concluent que « l’intersectionnalité n’a pas spécialement besoin d’être défendues »

J’attendais alors une définition, ou au moins une explication, de ce que sont les enjeux, les lignes de force, de ce concept d’intersectionnalité. Mais le chapitre suivant préfère s’intéresser à « Une convergence qui ne doit rien au hasard », convergence entre « une fraction du monde universitaire » – aussitôt décrite comme étant « relayée par des discours politiques confus mais certainement réactionnaires » (p. 11). Les choses sont immédiatement posées : la fraction du monde universitaire est nommément reliée à Gérard Noiriel et Stéphane Beaud ; les discours politiques confus mais réactionnaires sont ceux, a minima, de la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche. Et une fois la cible identifiée, on ne la lâche plus : le discours politique réactionnaire vise à bannir toute forme de recherche critique, avec l’objectif de « jouer de l’anti-intellectualisme et flirter avec des pratiques autoritaires pour désigner à la vindicte le projet même des sciences sociales » (p. 13).

Jusque là, que l’on partage ou non ce postulat, qui est une hypothèse de travail comme une autre, cela allait. Mais quatre pages plus loin, déjà presque le coup de grâce :

« Disons-le simplement : celles et ceux qui s’opposent au concept d’intersectionnalité n’y connaissent pas grand-chose. »

Fermez le ban. Moi qui étais venu chercher des informations pour me forger ma propre opinion, voilà que l’on m’indique sans coup férir que, finalement, il faut croire et non comprendre. Si tu y crois, c’est que tu as compris. Si tu n’y crois pas, c’est que tu n’y connais rien. Et si je voulais, au moins pour un temps, rester agnostique de l’intersectionnalité ? Est-ce permis ?

Le discours est construit et riche, dense, même. On sent bien que les deux auteures sont sociologues. Par passages, on retrouve l’idée – qui me paraissait évidente – que tout concept doit pouvoir être discuté, challengé, remis en cause. Et je n’ai pas de doute particulier sur le fait que les deux chercheuses appliquent cette recherche d’objectivité. L’un des intérêts de l’intersectionnalité est également d’éviter les généralisations. Mais je comprends aussi que ce texte est, bien qu’il ne soit pas nécessaire de la défendre, une défense de l’intersectionnalité.

Là où je ne suis pas d’accord avec les deux auteures, c’est lorsqu’elles écrivent que le rôle des sciences sociales et d’un concept tel que l’intersectionnalité est de nous aider à « faire l’inventaire de notre héritage intellectuel pour réfléchir à la façon dont nos savoirs ont pu conforter l’ordre établi », car, disent-elles, « C’est seulement à cette condition que nous pourrons le remettre en cause et poursuivre l’objectif de réaliser une société plus juste » (p. 62). Remettre en cause l’ordre établi pour contribuer à instaurer une société plus juste est, me semble-t-il, un objectif politique, et non un objectif scientifique… d’autant que cette formulation sous-entend qu’il faudrait absolument modifier l’ordre établi pour gagner en justice, ce qui, là encore, me semble être un postulat, et non une certitude indiscutable…

Du coup, je reste sur ma faim, et, finalement, ce que je retiens de ce livre, c’est que « Mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade ». Francis Blanche était donc un précurseur de l’intersectionnalité. Mais sur le fond, j’ai la certitude que beaucoup d’enjeux m’échappent toujours autant…

2 réflexions au sujet de “Pour l’intersectionnalité”

  1. « Fermez le ban. Moi qui étais venu chercher des informations pour me forger ma propre opinion, voilà que l’on m’indique sans coup férir que, finalement, il faut croire et non comprendre. Si tu y crois, c’est que tu as compris. Si tu n’y crois pas, c’est que tu n’y connais rien. Et si je voulais, au moins pour un temps, rester agnostique de l’intersectionnalité ? Est-ce permis ? »

    Oui

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