Roman

L’île haute

Chronique de L’île haute, de Valentine Goby.

« C’est un tohu-bohu d’humains et de bêtes fébriles, deux à trois membres de chaque famillese sont joints aux vaches encore maigres du long hiver, des hommes surtout et des enfants, portant des hottes de pommes de terre et de salaisons qui feront tenir les bergers jusqu’à septembre. Ils sifflent et crient et se saluent à mesure que les chemins se croisent, le troupeau peu à peu s’élargit et le bruit se dilate, mat du sol frappé sans relâche, métallique des cloches qui ricoche en boomerang contre les versants. »

Valentine Goby, L’île haute, Actes Sud, 2022, p. 203.

Motivations initiales

Pourquoi ce livre ? Jamais lu l’auteure auparavant, et pas vu passer ici ou là avant de le croiser dans les rayons de notre librairie. Mais son titre mystérieux, L’île haute, et sa couverture – absolument magnifique -, paysage de montagne en teintes de rouge, ont attiré mon regard, et ne l’ont plus lâché. Et puis, en quatrième de couverture, une phrase qui, elle non plus, n’a plus lâché mon esprit : « … récit initiatique d’une absolue première fois, d’une découverte impensable : somptueux roman-paysage qui emplit le regard jusqu’à l’irradier d’humilité et d’humanité ». Si la promesse est tenue, comment passer à côté de ce livre ? Alors, au risque de la déception, L’île haute a rejoint la PAL…

Synopsis

Vadim a 12 ans. Accompagné par une bonne sœur, il arrive de Paris, pour tenter de soigner son asthme dans une haute vallée des Alpes, à Vallorcine. Nous sommes en plein hiver, une avalanche a bloqué la route, il va falloir finir le trajet à pied, guidé par un inconnu. Ceux qui vont l’héberger, il ne les connait pas. Et eux ne le connaissent pas non plus, puisque c’est sous le nom de Vincent Dorselles – le fils des patrons chez qui sa mère travaille – qu’il arrive.

Dès le premier regard, c’est le choc. La montagne, les sommets, l’immensité, la neige à perte de vue : jamais il n’a vu cela, il n’en sait pas les codes et les lois. Il va falloir toute la générosité de Blanche, qui l’accueille, et de Moinette, fillette de 10 ans qui le prend sous son aile, pour lui donner une place…

Avis

Éblouissant ! Je ne sais quel autre terme pour choisir pour tenter – bien mal – de décrire le sentiment général en refermant ce livre. Éblouissant de cette lumière inimitable des paysages alpins, éblouissant d’humanité que ce récit d’accueil et d’acceptation de l’autre, éblouissant d’un style qui permet à l’auteure de décrire des sensations – de la neige qui crisse aux fleurs qui embaument, du passage des saisons au ciel qui, tantôt écrase, tantôt allège – et des sentiments.

Comme annoncé, ce livre est d’abord un récit initiatique, le roman d’un apprentissage. Vincent – à Vallorcine, il est d’abord et avant tout Vincent -, a tout à apprendre. Les tâches des enfants après l’école, nourrir les bêtes, sortir le fumier, ramasser les pierres et les rassembler sur les murgers, aider aux champs, ramasser des baies… il n’y connait rien. Alors c’est Moinette qui lui montre, qui lui apprend, qui lui fait découvrir tout ce qu’un garçon de Vallorcine doit savoir. Elle l’aime bien, Moinette. Elle lui offre ses secrets, et espère recevoir les siens, pour construire autour d’eux une bulle, un espace rien que pour tous les deux.

Mais ses premiers émois, inconscient de l’attente de Moinette, c’est à Blanche qu’il les doit, Vincent. Cette femme qui l’accueille, et dont il devine les formes projetées en ombres chinoises sur le drap qui sépare la pièce pendant qu’elle se baigne. Et même lorsque Moinette, l’insaisissable petit oiseau, lui offre son premier baiser, c’est immédiatement à Olga que Vincent pense. Parce qu’il y a une Olga. Une grande. Une italienne. Qui n’est pas insensible au petit parisien. Et qui lui offre, à son tour, baisers et caresses. Grâce à Moinette, qui fait pourtant tout pour la tenir à distance, l’intruse, mais qui, par sa propre offrande, donne à Vincent le courage d’oser. Moinette devra se contenter des restes, après qu’Olga sera partie vers d’autres aventures.

C’est tendre, c’est aussi brutal, c’est la vie. La vie, rythmée par les saisons, et des couleurs. La première partie, qui décrit l’hiver, est intitulée « Blanc », « Vert » la deuxième, pour le printemps et « Jaune » la troisième pour l’été. La vie avec les hommes et femmes de la vallée, avec les animaux, avec ce paysage incroyable.

Mais, dès le démarrage, on sait que le vrai nom de Vincent Dorselles, c’est Vadim Pavlevitch. Et que, s’il a été envoyé à Vallorcine, avec la complicité des patrons de sa mère, c’est parce qu’être un enfant juif – ou considéré comme tel -, à Paris, en 1943, ce n’est pas totalement sûr. Alors, l’asthme, c’est également un prétexte pour fuir une autre maladie, la peste brune. Mais la maladie se rapproche : les italiens, qui étaient le seul réel danger dans la vallée, s’éloignent après l’effondrement de Mussolini, laissant la place aux allemands. Vincent doit à nouveau fuir, vers la Suisse, cette fois. Laissant derrière lui, sans avoir même le temps de dire au revoir, tout ce qu’il a appris à aimer.

Vincent / Vadim est né une deuxième fois dans cette vallée. Il a trouvé une place, encore fragile, remise en question à la moindre occasion, mais qu’il défend de toutes ses forces. Il y a découvert la majesté, mais aussi la dureté de cette nature immense. Il y a surtout appris que la vie d’un être humain, ce sont des choix, et leurs conséquences. Réfléchis ou intuitifs, ces choix laissent des traces. Lorsqu’il choisit Olga plutôt que Moinette, lorsqu’il accepte d’affronter Gustave, le gône venu pour l’été à Vallorcine, lorsqu’il devient l’ami de Martin, un aveugle qui vit dans la vallée, mais qui perçoit tant de choses par ses autres sens…

Habituellement, je déteste les comparaisons avec d’autres livres, d’autres auteurs. Il y a toujours un côté mensonger. Mais cette lecture m’a, du début à la fin, fait penser à une sorte de Le Grand Meaulnes qui serait transporté dans une vallée alpine. Il y a ce même mystère, ce même sens du détail, cette place donnée aux sensations. Ce n’est évidemment pas du tout la même histoire, et ma comparaison est donc insensée… mais qui pourrait attendre du sens d’une sensation ?

Une dernière remarque. Valentine Goby a reçu, pour ses quinze premiers romans publiés – je ne parle pas ici des livres jeunesse – une trentaine de prix. Sincèrement, je ne vois pas comment celui-ci pourrait ne pas être, également, distingué…

Alors, habillez-vous chaudement, et venez partager la découverte de ces montagnes magnifiquement décrites par Valentine Goby !

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

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