« En général, la place demeurait déserte, hormis les oiseaux gris et mauves, une petite volée agglutinée sur l’unique banc, une espèce dont le chant évoquait tout à fait la mélodie qu’un vétéran de la guerre de Sécession pourrait fredonner machinalement. Les boutiques donnant sur la place observaient le même air endeuillé, leurs vitrines sombres masqués par des stores crasseux, les commerces vidés de toute vie ; il y avait un troquet où trois clients s’étaient fait descendre près d’une décennie plus tôt, les taches de sang et les silhouettes des corps tracés à la craie étaient devenues indélébiles et marquaient à jamais la gargote du sceau de ce drame sordide digne d’un polar au rabais… »
Joe Meno, Prodiges et miracles, Agullo Éditions, 2018, p. 45.
Catégorie : Roman
Un fils parfait
« Il m’a prise dans ses bras et nous avons fait l’amour ce soir-là. J’en suis encore poisseuse et j’ai chaque jour honte d’avoir cédé à ses avances quoi, deux heures après que ma fille m’avait prévenue que son père était un malade, un pervers, un détraqué. Je ne l’ai pas crue, et j’ai couché avec le diable. Le pacte germano-soviétique, juste après Munich. Je ne me le pardonnerai jamais. »
Mathieu Menegaux, Le fils parfait, Éditions Points, 2018, p.54.
Le miroir des âmes
« Visqueux, le verre en fusion coula lentement au fond de la gorge ouverte en entonnoir. La silice fondue à mille cinq-cent degrés brûla tout sur son passage. Les lèvres, les dents, la langue, le palais, la trachée. Les chairs grésillèrent. Une odeur de viande carbonisée s’installa. »
Nicolas Feuz, Le miroir des âmes, Slatkine & Cie, 2018, p. 11.
Songe à la douceur
« Il va falloir tout expliquer, il va falloir revenir en arrière à nouveau avant de pouvoir continuer, c’est ça parfois la vie, … »
Clémentine Beauvais, Songe à la douceur, Éditions Points, 2018, p. 199.
L’avancée de la nuit
« Il avait coupé les ponts, ou croyait avoir coupé les ponts, ou essayait de couper les ponts avec son milieu, auquel il ne pensait pas comme à un milieu, mais comme à un incident, plus que cela même, un accident. »
Jakuta Alikavazovic, L’avancée de la nuit, Éditions Points, 2018, p. 18.
Loup et les hommes
« Il avait appris avec les Indiens que les mots peuvent manquer de conviction, d’engagement, de sincérité, alors que le corps ne ment jamais ; le corps peut exprimer pleinement une pensée, une émotion, et la communiquer plus subtilement, avec la chaleur qui manque souvent au verbe. »
Emmanuelle Pirotte, Loup et les hommes, cherche midi éditeur, 2018, p. 411.
Un bon jour pour mourir
« Malgré la fatigue du voyage, quand nous étions arrivés à Douglas, nous avions continué sur Agua Prieta sans même prendre le temps de manger. Et nous avions avalé une demi-douzaine de margharitas chacun, sauf Sylvia qui en avait tout de même bu trois avant le dîner. Il était alors près de minuit et nous étions tous super-excités. Tim avait avalé quelques pilules et nous avions laissé un mexicain nous guider vers le bordel sans dire à Sylvia où nous allions. »
Jim Harrison, Un bon jour pour mourir, Éditions Robert Laffont, 1985, p. 78.
Je suis Jeanne Hébuterne
« – Tête ovale, nez droit et épaté à la base, lèvre supérieure en forme de cœur… Un visage encore poupin… Tu ressembles à mes divas italiennes. Montre-moi tes mains ! Puissantes, grosses, des mains de fermière. Mais les mots ne suffisent pas à dire qui tu es. Les mots ne suffisent pas… »
Olivia Elkaim, Je suis Jeanne Hébuterne, Éditions Points, 2018, p. 29.
Vers la beauté
« Plusieurs fois, il lui avait dit qu’il n’aurait pas pu faire le trajet sans elle. Cela la rendait heureuse ; elle voulait être utile à cet homme. Elle voulait le suivre dans l’ombre, et elle voulait le suivre dans la lumière. »
David Foenkinos, Vers la beauté, Gallimard, 2018, p. 62.
Couleurs de l’incendie
« – À qui voulez vous nuire, madame de Péricourt ?
Tout était devenu simple. Il n’y avait plus à mentir.
– À un ancien banquier, à un député de l’Alliance démocratique et à un journaliste du Soir de Paris. »
Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie, Albin Michel, 2017, p. 233.
